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Deux ans après sa tragique disparition, le travail du photographe chinois fascine toujours autant. Quelque part entre le soft-porno-chic, la poésie moderne, l’érotisme débridé et l’insolence raffinée, Ren Hang a laissé son empreinte bien au-delà du pays du soleil levant.

« Je ne considère pas mon travail comme tabou parce que je ne pense pas tant que ça au contexte culturel ou politique. Je ne repousse aucune limite volontairement, je fais juste ce que je fais. »

Idolâtré dans le monde, censuré sans vergogne dans son pays, « l’étoile filante de la photographie » a, quoi qu’il en soit, fait souffler un vent de liberté dans le coeur de la jeunesse chinoise. A Paris, la Maison de la Photographie lui rend hommage jusqu’à la fin du mois de mai 2019, à travers une immense exposition de plus de 150 images. 

A LUI LA LIBERTÉ

En vérité, rien ne prédestinait Ren Hang à pulvériser les codes de la photographie made in China. Fils d’une ouvrière et d’un cheminot au pays de l’enfant unique, de la réussite à tout prix et de l’excellence à outrance, il fait des études de marketing durant lesquelles il s’ennuie profondément. Un mal pour un bien, puisque c’est à ce moment-là que le jeune homme passe le temps en photographiant ses copains de fac avec son petit appareil Minolta. Nous sommes en 2008, Ren Hang ne changera jamais de matériel par la suite.

Car pour l’artiste, malgré des mises en scène extravagantes, rien ne compte plus que l’instantané. Pas de lumière léchée, pas de matériel dernier cri, pas d’assistants : rien que lui, ses modèles et sa marotte du moment. D’ailleurs, ses images sont souvent surexposées… Il se défendra toujours de toute préparation ultérieure, préférant jouer avec son intuition pour capter le moment sur le vif. Pour lui, le Minolta est pratique, facile à transporter, rapide à utiliser – bref, tout ce qu’il attend d’un moyen technique d’expression.

LE CORPS COMME EXPÉRIMENTATION 

Car bien au-delà de la technique justement, ce qui intéresse vraiment Ren Hang, c’est l’esthétique plastique. Nobuyoshi Araki, Matt Lambert, Ryan McGinley… D’autres avant lui ont utilisé le corps comme « matière à forme ». Mais les compositions de Ren Hang ont l’audace de renouveler le genre du nu, en pulvérisant les frontières du genre et en désexualisant les corps. Bras, mains, fesses, penis, aisselles, seins, tout s’entremêle, s’imbrique, se superpose pour créer des formes parfois sans queue ni tête (#jeudemot).

« J’ai mes limites, mais je ne les ai pas encore identifiées. »

Les fessiers sont des dunes, les serpents des chapeaux, les mains s’empilent, les corps se tordent, se touchent, se (res)sentent, les sens s’éveillent. Les cheveux sont noirs de jais, les lèvres et les ongles rouges à croquer. Les regards, eux, restent lointains, flous, comme perdus dans un ailleurs… Des fleurs ou des animaux complètent de temps à autre les tableaux – lien organique entre l’Homme, l’érotisme et la nature. La poésie s’invite, l’humour et la géométrie aussi. Quitte à jouer avec le feu, et pousser le vice à photographier des érections surmontées de citron vert.

PORNO CHIC

« Ce n’est pas seulement aux bites que je m’intéresse, j’aime représenter chaque organe d’une façon nouvelle, vivante et émotionnelle » confiait-il à Vice il y a quelques années. Alors, ses clichés transpirent la dérision et l’insouciance. Pas de provoc’ gratuite, juste un certain sens de l’esthétisme. Une audace d’enfant joueur, espiègle et inspiré, avide de nouveautés dans un pays (r)enfermé dans un déterminisme destructeur. « La dimensions sexuelle est présente c’est vrai, mais ce n’est pas elle seule qui peut délimiter et définir mon art. J’essaye de faire voir toute les parties du corps de façon nouvelle, pas uniquement les sexes. » 

Ren Hang ne choisissait pas ses modèles au hasard – bien au contraire. Pour que la séance aboutisse, il devait connaître la personne, échanger avec lui. « C’est une des raisons pour laquelle je photographie beaucoup mes amis » confiait-il. « L’affection qui nous lie amène la confiance de façon naturelle lors du shooting… La confiance est la condition de l’intensité. » Par la suite, il proposa à ses fans de participer à son art en postulant via son site internet. Questionnaires et longs dialogues précédaient la séance – qui pouvait d’ailleurs s’arrêter en cours de route si le feeling finissait par s’effacer. Précis, instinctif – affranchi, écorché vif.

SA LIBERTÉ DE CRÉER

Subversif, oui. Rebelle, non. Ren Hang s’est toujours défendu contre l’étiquette d’artiste engagé contre le gouvernement chinois. Ce qui lui importe, c’est la liberté de création, c’est l’art débridé, sans frontières, sans limites d’aucune sorte. Mais les autorités de l’Etat communiste ne voient pas les choses de la même façon : les oeuvres de Hang sont jugées dangereuses et à caractère pornographique.

Alors, la censure s’en donne à coeur joie : ses expositions en Chine sont annulées, ses shooting arrêtés par la police, ses réseaux sociaux et site web clôturés. « Suspicion de sexe » lui crache-t-on au visage. Et pourtant… « Les idées politiques exprimées dans mes images n’ont rien à voir avec la Chine. C’est la politique chinoise qui veut s’introduire dans mon art. 

Ce n’est pas moi qui m’attaque aux tabous chinois ce sont les tabous chinois qui s’attaquent à moi. »

En revanche, partout ailleurs, les photos de Ren Hang font office d’onde de choc. On le compare à son compatriote Ai Weiwei, on l’expose à Paris, à Stockholm ou à Los Angeles, on le sollicite pour shooter pour des magazines de mode. Mais malgré la puissance de son art et les éloges du reste du monde, Ren Hang passe son temps à lutter, contre la censure, les autorités… Et la dépression qui le déchire de l’intérieur.

« Je fais de la photo car cela remplit le vide de mon cœur » confiait-il à CNN. Il consacrait même une rubrique de son site à sa maladie, où il jetait les pensées qui le torturaient, sous forme d’haiku ou de textes bruts. Qui étaient, comme ses photos, toujours sans filtre. « Je me réveille chaque matin en me demandant pourquoi je suis encore en vie… Si la vie est un abîme sans fond, lorsque je sauterai, la chute sans fin sera aussi une manière de voler. »

En février 2017, l’artiste a choisi de mettre fin à ses jours… Il avait 29 ans. Gageons que ses images, elles, continueront à inspirer encore la jeunesse chinoise et mondiale pendant très longtemps.

L’exposition « LOVE, REN HANG » est visible jusqu’au 26 mai 2019 à la Maison européenne de la photographie, à Paris.


 

Auteur

Journaliste, Curieuse, Baroudeuse, Couteau Suisse. Passionnée par le cinéma, la littérature, la photographie et la contre-culture. Bref, lire, écrire et courir, mais pas les trois à la fois parce que ce n'est pas pratique.

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