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De l’enfance qui s’enfuit à la mort qui rode, des cicatrices d’une terre aux blessures des souvenirs, de l’histoire violente du Sud des Etats-Unis à la fausse insouciance de trois gamins en vacances… Le travail de la photographe américaine Sally Mann – expérimental, intense, obsédant – est mis à l’honneur dans une grande exposition à voir au Jeu de Paume, à Paris, jusqu’à la fin du mois de septembre. Portrait (forcément) inachevé d’une artiste comme on en croise peu. 

Je suis profondément romantique. Mes œuvres ne sont pas sentimentales, mais romantiques certainement.
Et très, très difficiles aussi. 

Cela fait plus de quarante ans que Sally Mann partage son regard sur le monde. Qu’elle libère ses démons. Déterre le passé. Le met en scène pour mieux en témoigner. Presque autant que ses clichés sont exposés partout dans le monde, de New York à Tokyo… Née en 1951 au sein d’une famille aisée de Virginie, elle grandit dans une atmosphère à la Autant en emporte le vent – une maison immense, un cheval rien que pour elle, une nounou afro-américaine qu’elle aime comme une mère. Elle se rêve écrivaine. 

ON DIRAIT LE SUD

C’est à 20 ans, en lisant William Faulkner, qu’elle prend conscience de la réalité de ce qui l’entoure, du passé sanglant de sa Virginie, de l’esclavagisme, de la ségrégation. « Faulkner ouvrit grand la porte de ce qui avait été mon ignorance d’enfant » explique-t-elle dans une interview précédente. « La blessure fut instantanée, et me dévoila l’immense tristesse et tragédie de la vie américaine, la vérité de tout ce que je n’avais jamais vu, pas connu, pas interrogé. »

Dès lors, le Sud et son passé imprègne l’ensemble de son travail, toutes séries confondues. La littérature, la poésie, les haiku aussi. Par la lumière, l’atmosphère, les paysages. La terre comme espace de vie. Comme cimetière des anciens champs de bataille… Comme héritage pour les générations suivantes. 

Plus tard, Sally Mann étudie la photographie à la Praestegaard Film School. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la photographie à l’ancienne, avec un appareil 8 x 10, une lourde chambre en bois qui nécessite un long temps de pause et une lumière parfaite. Avec ce type d’appareil, les instantanés sont quasiment impossibles, alors elle s’amuse à recréer des moments de vie, en prenant pour modèles ses trois enfants, Emmett, Jessie, Virginia. La famille est en vacances dans un chalet en bois au bord de la rivière, la Nature est reine, il fait chaud, les corps sont nus, souvent.

LOVE, ETC.

« L’appareil était toujours configuré, installé sur le porche, attendant simplement que quelque chose d’intéressant se produise. Par exemple, les enfants qui jouent à un jeu de société sur la table, l’un d’eux qui prend une posture qui m’inspire. Des choses comme ça. Certaines fois, je n’avais pas l’appareil avec moi – c’était, bien sûr, avant l’iPhone… Alors plus tard, nous recréerions ces images du mieux que nous pouvions. » Dès lors, la question se pose : documentation ou mise en scène ? « Quelle est la vérité en photographie ? Toutes les trente secondes, lorsque l’obturateur se déclenche, il capture une information différente… Je pense que la vérité est un phénomène stratifié. Il y a beaucoup de vérités qui s’accumulent et se construisent. Et toutes les vérités sont difficiles à atteindre. »

De cette parenthèse enchantée, Sally Mann tire des centaines de clichés, tous habités, tous intemporels, explorant tantôt l’ambiguïté de l’enfance, le retour à la terre, la noirceur derrière la douceur, la peur derrière la candeur.  Les contrastes, très forts, leur donnent une dimension profondément mystique.

En 1992, elle publie soixante de ces images dans Immediate Family un ouvrage qui lui vaudra par la suite pléthores de polémiques sulfureuses la poursuivant encore aujourd’hui : ses photos d’enfants (et d’enfance) nus met à mal les arrières pensées d’une société dont le regard est en train de changer. Et remettent en cause les limites des sphères publiques et privées – peut-être étaient-elles seulement, d’une certaine manière, précurseurs d’une époque en devenir.

PETITS MENSONGES ENTRE AMIS

« Voici ma théorie de la photographie : je pense que les images créent réellement des souvenirs. Quand je me souviens de mon enfance, je me souviens de photos de mon enfance ; je ne me souviens pas des moments réels. Les photographies sont vraiment subversives de cette façon. Si ce sont nos seuls souvenirs, et que nous savons que la photographie ment – ou du moins, est très limitée dans la présentation de ses informations – alors qu’est-ce que cela fait de votre enfance ? Un gros mensonge ? »

Au début des années 90, Sally Mann se tourne vers la photo de nature : à l’époque, elle se sent comme « prise en embuscade par les paysages ».  Elle arpente la Virginie, puis plus tard la Géorgie, la Louisiane, le Mississippi. Mais derrière ses photos de collines et de forêts, l’artiste s’interroge surtout sur le passé de ces lieux : plus d’un tiers des batailles de la Guerre de Sécession ont eu lieu dans ses Etats. « La terre s’en souvient-elle ? Ces champs qui furent le lieu d’un carnage indescriptible, qui ont enseveli un nombre indéfinissable de corps, sont-ils des témoins possibles ? Et s’ils le sont, avec quelle voix parlent-ils ? » La technique du collodion humide laisse des rayures sur ses images, des craquelures, des stries, ce qui renforce, pour elle, la métaphore de la mort qu’elle s’évertue à documenter. La mort qui est celle qui a façonné les terres qu’elle aime depuis toujours…

LA MORT VOUS VA SI BIEN

Par la suite, elle puise dans sa propre histoire pour appréhender celle de son pays… Elle prend alors comme témoin Gee-Gee, son ancienne nourrice afro-américaine, pour mettre en lumière ce « paradoxe fondamental du Sud : qu’une élite blanche, déterminée à séparer nettement les races en public, puisse en privé fonder le fonctionnement intime de son foyer sur un effacement de cette même ségrégation ». Elle cherche à comprendre à quel point l’environnement sociétal agit sur la conscience. Quelles traces peut-il laisser dans une culture, une éducation, une existence.

Puis, plus que jamais, les cicatrices, visibles ou invisibles, physiques ou enfouies, ponctuent la suite de son oeuvre photographique. La mort comme part entière de la vie, la mort qui façonne les paysages, les visages, les existences. Que ce soit dans sa série Faces, troublants portraits grand format de ses enfants façon photos funéraires de l’époque victorienne… Ou encore dans Proud Flesh qui témoigne des transformations du corps de son mari malade, Sally Mann n’aura de cesse d’explorer pour témoigner, d’expérimenter pour raconter – la vie, la mort, ou peut-être l’inverse aussi parfois. « J’aime rendre les gens un peu mal à l’aise. Cela les encourage à examiner qui ils sont et pourquoi ils pensent comme ils le font. » A bon entendeur…

En savoir plus sur Sally Mann : Site internet

L’exposition Sally Mann Mille et un passages est à voir du 18 juin au 22 septembre 2019, Jeu de Paume, Paris.

Auteur

Journaliste, Curieuse, Baroudeuse, Couteau Suisse. Passionnée par le cinéma, la littérature, la photographie et la contre-culture. Bref, lire, écrire et courir, mais pas les trois à la fois parce que ce n'est pas pratique.

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